Empêcher le retour de la peste dont le bacille est le plus meurtrier de tous


Même si elle a disparu en France depuis 1945, elle est toujours présente dans le monde et se trouve même en pleine recrudescence. Ce qui pousse les scientifiques à chercher la parade

Coup sur coup, deux études scientifiques fondamentales concernant le terrible bacille responsable de la peste - Yersinia pestis - viennent d’être publiées. D’une part, l’équipe de Michel Drancourt (CNRS et université d’Aix-Marseille-II) a démontré que les trois grandes pandémies successives qui ont endeuillé l’humanité depuis plus de quinze siècles sont dues à une seule et même bactérie, toujours inchangée et dont l’extrême virulence n’a pas faibli jusqu’à nos jours.

D’autre part, en collaboration avec le Lawrence Livermore National Laboratory américain, l’équipe d’Elisabeth Carniel (Institut Pasteur de Paris) a épluché le génome de Yersinia pestis, le comparant avec celui d’une bactérie très voisine, la quasi-jumelle partout répandue et plutôt banale dont elle dérive: Yersinia pseudotuberculosis. Grâce à quoi on a pu identifier des différences infinitésimales, et pourtant essentielles, qui transforment un vulgaire agent de la diarrhée en un microbe mortel, capable de franchir la barrière des ganglions lymphatiques pour déclencher une septicémie irrémédiable.

A quoi bon des recherches pointues sur la peste, demandera-t-on? Certes, ce fléau effroyable est, de très loin, la maladie infectieuse la plus mortifère que le genre humain ait rencontrée dans son histoire, elle a tué des centaines de millions de personnes. Mais ses ravages appartiennent au passé? Pas du tout! Non seulement la peste – même si on est théoriquement capable de la guérir grâce aux antibiotiques – continue de sévir dans de nombreux pays, mais elle est en pleine recrudescence, l’OMS l’ayant classée dans la catégorie des «maladies réémergentes». Surtout, son sinistre bacille – «le plus pathogène existant sur terre», dit Elisabeth Carniel – figure en bonne place, avant même le bacille du charbon (alias anthrax) ou le virus de la variole, dans la redoutable panoplie éventuelle de la guerre et du terrorisme bactériologiques.


A l’Institut Pasteur, les recherches sur la virulence de Yersinia pestis sont ouvertement financées par la DGA, la Délégation générale pour l’Armement: preuve que l’on étudie les moyens de se prémunir contre une attaque bioterroriste qui ferait appel à ce microbe. Un microbe avec lequel on ne plaisante pas: tout récemment, aux Etats-Unis, Thomas Butler, un chercheur texan spécialiste de la peste, a été condamné à deux ans de prison et près de 60000 dollars d’amende juste parce qu’il ne se souvenait plus très bien de ce qu’il avait fait de quelques cultures de Yersinia inexplicablement disparues de son laboratoire.

Même en oubliant les risques du bioterrorisme, il y aurait de quoi être vigilant. Avec une tendance à la hausse, la peste est endémique dans de nombreux pays d’Afrique, d’Amérique et d’Asie, l’OMS enregistrant au total une moyenne annuelle de plus de 2500 cas déclarés, avec environ 220 décès. Madagascar, le Congo, la Zambie, l’Ouganda, le Mozambique, le Pérou sont les principaux pays concernés, ainsi que le Kazakhstan, victime du désordre postsoviétique, qui a aboli certaines mesures d’hygiène. On compte aussi une dizaine de cas chaque année aux Etats-Unis, et la peste vient de réapparaître en Algérie, près d’Oran, où aucun cas n’avait été signalé depuis cinquante ans. «Le problème, explique Elisabeth Carniel, c’est que la peste est avant tout une maladie de rongeurs, chez lesquels elle continue de sévir de façon souterraine, même en l’absence de toute transmission à l’homme.»

Contrairement, par exemple, à la variole, on ne pourra jamais l’éradiquer: elle subsiste de façon incontrôlable dans un «réservoir» animal inaccessible et peut resurgir inopinément, à chaque instant, comme par exemple en Inde en 1994. Il n’y a d’ailleurs pas que le rat, mais tous les rongeurs sauvages, ainsi que le chien de prairie, le chameau, voire à l’occasion le chat domestique: tous ces animaux sont porteurs de puces capables d’aller aussi piquer l’homme et de lui transmettre le bacille si leur hôte initial était infecté. Raison pour laquelle, en situation d’épidémie, il faut se garder d’exterminer les rats malades, mais commencer par éliminer les puces. Sans quoi ces dernières, privées de leur hôte favori, se réfugient faute de mieux sur les humains… avec leurs estomacs bourrés de bacilles.

Mieux: dans cet estomac, le bacille diabolique a pour habitude de se multiplier et de s’agglutiner en colonies compactes, gênantes pour la puce. Conséquence: pour se débarrasser de ces grumeaux en les dissolvant par rinçages successifs, la puce se livre, sur son hôte suivant, à de furieux pompages et régurgitations de sang. Qui ont pour effet – c’est ce que le microbe «voulait»…? – d’amplifier considérablement la dissémination de Yersinia. De plus, dans ce même estomac de la puce, qui grouille de toutes sortes d’autres microbes, Yersinia pestis se livre à des échanges de bouts d’ADN dont, à l’occasion, des facteurs de résistance aux antibiotiques. On a constaté depuis 1995, notamment à Madagascar, l’apparition de souches pesteuses multirésistantes, qu’il est de plus en plus difficile de soigner avec l’antibiothérapie standard, et qui viennent justifier encore davantage l’intérêt des recherches actuelles. Avec, entre autres perspectives, la mise au point de vaccins et sérums efficaces.

Les travaux de Michel Drancourt ont porté sur la pulpe dentaire de squelettes des victimes des trois grandes pandémies historiques de peste (voir ci-dessous), du VIe au XIXe siècle. Ce spécialiste, fondateur de la «paléomicrobiologie», a retrouvé dans les cimetières des fragments moléculaires d’ADN qui lui ont permis, on l’a dit, de caractériser la persistance à travers les âges de la même Yersinia pestis. Il a fallu pour cela mettre au point des techniques d’amplification et de caractérisation génétiques, qui rendront à coup sûr de fiers services avec toutes sortes d’autres bactéries ayant sévi dans le passé.

Pourtant, si l’on est ainsi mieux renseigné sur les épidémies des temps anciens, on est toujours incapable de répondre clairement à la question: pourquoi n’y a-t-il plus d’épidémies de peste en Europe, et en France, où les derniers cas humains signalés remontent à 1945, en Corse? On cite en vrac les progrès de l’hygiène, la raréfaction des puces, le remplacement du rat noir par le rat brun, plus craintif et fuyant l’homme… «Mais il ne s’agit que d’hypothèses», dit Elisabeth Carniel. Il serait donc illusoire de s’estimer définitivement à l’abri: en France, tout comme les volcans d’Auvergne, la peste pourrait un jour se réveiller...

Fabien Gruhier


Les trois grandes pandémies

Découvert en 1894 par le pastorien Alexandre Yersin, le bacille de la peste (bubonique, septicémique ou pulmonaire selon la voie d’inoculation du parasite, mais il s’agit toujours de la même maladie) est mortel dans 50 à 70% des cas. Elle est responsable de trois grandes pandémies historiquement datées:
- la peste justinienne, apparue à Constantinople au VIe siècle, sous le règne de l’empereur Justinien;
- la Peste noire, qui, arrivée avec les caravanes de la soie, ravagea l’Europe entre 1347 et. 1350, tuant un tiers de la population;
- la peste orientale, venue de Chine, et qui infesta tout le sud de l’Asie à la fin du XIXe siècle.
En dehors de ces trois flambées globales, on note des résurgences plus ou moins locales, comme la peste de Londres (1664), qui tua 100000 personnes sur 460000, ou de Marseille (40000 morts en 1720-1722). On ignore si les sujets dont l’organisme a vaincu la bactérie en ressortent immunisés, mais on sait qu’au Moyen Age ces rescapés étaient employés au transport des cadavres de ceux qui avaient eu moins de chance.


Fabien Gruhier (Nouvel Obs)

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