L’humanité menacée d’extinction ?

Le 25 novembre 2008 s'est tenu le colloque européen sur les effets de l'environnement chimique sur la reproduction et le développement de l'enfant, sous la direction scientifique de l'Afsset et de l'IReSP(1) et organisé par le secrétaire d'État à l'Écologie(2) et le ministre de la Santé.

Cette rencontre visait à « faire le point des connaissances sur les implications des chercheurs et des décideurs, sur les perspectives et les possibilités d'actions devant ces enjeux humains et environnementaux. » Les agents chimiques composés - ou perturbateurs endocriniens - ont-ils des conséquences aussi négatives que pressenties sur la fertilité masculine ?
Les experts étaient invités à exposer leurs travaux sur cette éventuelle relation que chacun peut sentir intuitivement mais qu'il importe de démontrer. Depuis des années, la pollution est désignée comme responsable de la chute de la spermatogenèse chez l'homme (environ 50% en cinquante ans) comme de la qualité des gamètes mâles par des scientifiques qui prenaient jusque récemment en témoin le monde animal victime de mutations.

Le récent colloque présente l'avantage d'avoir une certaine visibilité attirant les regards des médias nationaux, contrairement aux tribunes qui étaient jusqu'ici, signées par tel ou tel biologiste ou médecin.
La prise de conscience s'opérant, il est évident qu'elle doit trouver une concrétisation. Rapidement, car il y a fort à parier qu'il en va de la perpétuation de l'espèce humaine. Le principe de précaution ne mérite-t-il pas d'être mis en œuvre ?

Pour aller plus loin... Soupçons et principe de précaution Divers polluants organiques persistants sont montrés du doigt dans la recherche des causes de l'infertilité : les pesticides, les polluants atmosphériques, les pilules contraceptives ou encore le tabac. L'ampleur de l'action de ces perturbateurs endocriniens sur le monde animal est prouvée et les conséquences sont inquiétantes pour l'avenir de certaines espèces : la reproduction de l'alligator du lac Apopka (Floride) a été handicapée par le micro-pénis chez le mâle dans les années 90.

De manière plus générale, certains alligators [ou encore des panthères] de Floride ont perdu de leur libido. Le lien a été établi avec des insecticides qui avaient corrompu la biosphère des reptiliens. D'autres polluants comme certains retardateurs de flammes (notamment les PCB) ont des incidences sur la faune : des animaux changent de sexe (goélands) ou se féminisent (mollusques, poissons, etc.).
Sur des animaux de laboratoire, le rapport entre pollution et infertilité a été démontré. Par exemple on a fait ingérer à des rats un composé chimique, le bisphénol-A, dont les éthers protègent les boîtes de conserve de la corrosion au contact des aliments.

Cette molécule agit comme un stéroïde féminin : les œstrogènes. La quantité du sperme des rats a chuté. Mais la question est de savoir si ce qui est démontré dans le monde animal vaut pour l'humain. La sévère baisse de la production de spermatozoïdes, la multiplication des malformations génitales (par exemple, l'interruption de la migration d'un testicule vers les bourses a été multipliée par 1,5 en vingt ans), l'augmentation des cas de cancer du testicule de 50% en moins de vingt ans en France (400% en 60 ans au Danemark, qui est l'un des pays à la pointe de la recherche sur les conséquences de la pollution sur la reproduction) chez l'homme ne sont pas une preuve des méfaits des perturbateurs endocriniens.

Il n'est pas encore prouvé qu'il s'agisse là de symptômes de cette pollution. Et pour cause, les tests sur l'homme visent à développer la médecine et non à s'assurer de la toxicité d'un produit. Mais ce qui a été constaté chez l'animal se vérifie de plus en plus chez l'homme et il serait douteux d'affirmer que ce dernier serait à l'abri de tout risque, par exemple en raison en des différences génétiques entre le gastéropode et lui. Mais il y a un principe de précaution à mettre en œuvre, car les risques ne peuvent être pris concernant l'avenir de notre espèce. Le principe de précaution est à l'origine un principe de bon sens conceptualisé notamment par le philosophe allemand Hans Jonas dans Le principe responsabilité.

Face aux « progrès » technologiques, il s'agit de se montrer le plus prudent possible et d'envisager la pire des conséquences : la disparition du genre humain. Or l'homme possède une valeur bien supérieure aux innovations et il s'agit de la protéger. Ce principe déjà existant dans le droit environnemental allemand depuis 1971 a été mis en avant lors du sommet de la Terre à Rio 1992.
S'il n'y a pas de preuve formelle quant à l'effet des polluants sur la stérilité, il y a tout un faisceau d'indices qui doivent inciter à la plus grande prudence. Par exemple, les pesticides sont doublement émasculant : ils ont une action qui mime celles des œstrogènes et par ailleurs, ils bloquent l'effet des hormones mâles. Les conséquences sur le saumon sont connues, mais la féminisation concerne aussi l'homme, sans parler du risque de malformation des gonades.

Selon le professeur Charles Sultan(3), « l'environnement augmente le risque de malformations génitales lié aux perturbateurs endocriniens de 1 à 4,5 notamment lorsque les parents sont agriculteurs. » Les agriculteurs étant en contact avec les pesticides, leurs enfants présentent un plus grand risque de d'autres de naître avec des handicaps génitaux. Mais les pesticides ne sont pas seuls en cause, et d'autres produits - comme les pseudo-oestrogènes - peuvent éclairer sur l'action des polluants agricoles. Par exemple le distilbène, un médicament xéno-œstrogénique visant à éviter les fausses couches, peut provoquer des modifications génétiques vingt ans après sa prise.

Ainsi, les filles dont les mères en ont absorbé durant leur grossesse peuvent développer un cancer du vagin à 20 ans. Les divers perturbateurs endocriniens ne concernent pas seulement les premières populations exposées (agriculteurs pour le DDT notamment ou les mères et leurs filles concernant les œstrogènes de synthèse comme le distilbène), mais l'ensemble des sociétés. Les polluants œstrogéniques ne sont pas captés par les stations d'épuration, et se retrouvent ainsi dans l'alimentation.

Sont concernés non seulement les pilules contraceptives, mais aussi des antimicrobiens comme le parabène que l'on retrouve dans les aliments ou les cosmétiques. L'omniprésence des ces composants et produits pose même le risque d'une surexposition des générations à venir. Une augmentation exponentielle des cas de cancer du testicule ou des malformations génitales n'est pas à exclure, comme une féminisation croissante des hommes par le truchement de « mutations sexuelles » durant la gestation(4)(5).

 Le ministre de la Santé a annoncé que les carnets de maternité mentionneraient une liste de produits potentiellement dangereux pendant la grossesse et souhaite « faire étudier en partenariat avec les industriels, la possibilité d'apposer sur les produits reprotoxiques [ceux qui seraient encore autorisés] un logo indiquant qu'ils ne sont pas recommandés aux femmes enceintes et aux jeunes enfants. »

Ces mesures se rapprocheraient de la politique de prévention danoise. Parallèlement, deux études vont être lancées pour réévaluer les risques posés par certaines substances chimiques. Notons qu'une plus grande publicité de cette future liste s'inscrirait davantage dans une politique de prévention que l'information destinée aux seules futures mères par les carnets de maternité, cela même s'il reste possible de s'informer par quelques recherches. Lors du sommet de la Terre à Johannesburg en 2002 (« Rio 10 »), le principe de précaution a été atténué pour faire place à la notion d'« approche de précaution » sous la pression des multinationales qui ont quasiment eu le principal rôle des manifestations. En droit français, il existe une charte de l'environnement adossée à la Constitution et dont le Conseil d'Etat a consacré la valeur constitutionnelle le 3 octobre 2008(6)(7).

L'industrie pétrochimique (pharmacopée, pesticides, etc.) comme les fabricants de produits tels le PCB ont un poids économique important, mais le PIB et le PNB ne signifient rien si l'homme est menacé. L'économie ne saurait exclure le principe de précaution, parce qu'elle doit être au service de l'homme et non l'inverse.

(Jean Degert) CPDH - 27/11/08

(1) Respectivement Agence française de sécurité sanitaire de l'environnement et du travail et Institut de recherche en santé publique.

(2) Actuellement secrétaire d'Etat à l'Ecologie, Nathalie Kosciusko-Morizet présidait avant son entrée au Gouvernement le groupe d'études parlementaires santé et environnement. Elle organisait à ce titre, chaque année une rencontre internationale sur un sujet concernant la santé et l'environnement; en 2006, le thème était celui de la reprotoxicité c'est-à-dire des relations entre, d'une part, la pollution et, d'autre part, les malformations génitales et la stérilité.

(3) Professeur à la Faculté de médecine de Montpellier, chef du Service d'hormonologie au CHU de Montpellier, responsable de l'Unité d'endocrinologie pédiatrique et vice-doyen de la Faculté de médecine de Montpellier.

(4) Chez les filles, les conséquences seraient une puberté de plus en plus précoce.

(5) Un effet incident de cette augmentation de la stérilité est le recours accru à l'assistance médicale à la procréation avec le diagnostic préimplantatoire qui vise à écarter les embryons les moins intéressants ou simplement à abandonner ceux qui ne sont plus couverts par un «projet parental».

(6) Lettre de la Justice administrative, 27 novembre 2008.

(7) Ce principe de précaution n'est toutefois pas sans poser des problèmes en droit, notamment au niveau du besoin de stabilité juridique. Il s'agit surtout d'un principe fourre-tout.

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